Texte de présentation de MonSuperkilomèttre à Arles.
2023 - en cours
MonSuperkilomètre : un véritable espace de démocratie
L’écologie n’est pas uniquement affaire de nature (sauf à ne pas oublier d’inclure l’humain), mais de partage et d’harmonie, de vie en commun. Et c’est parce que nous avons un peu vite oublié la notion de commun pour la substituer de manière erronée à celle de propriété que nous avons atteint les impasses auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés. La notion d’écologie est insécable ; Elle concerne un tout qui ne saurait être morcelé en sous-catégories, selon les intérêts des uns et des autres ou selon telle ou telle actualité. Le problème doit être envisagé dans sa globalité, sans quoi il nous sera impossible d’apporter un début de réponse aux milliers de questions qui apparaissent chaque jour et auxquelles les politiques peinent à proposer des alternatives cohérentes et viables. Nous avons expérimenté MSK dans les faubourgs de Dakar, dans un tout autre contexte que celui d’Arles. Ce qui a rendu ce « dispositif » opérant est le fait qu’il n’impose rien. Il s’agit d’un principe fluide, plastique, c’est-à-dire un système conçu, non pas comme une injonction, mais comme une proposition.
« Les esprits politiques de tous les temps font professions d’être des réalistes et de voir les choses comme elles sont. Or elles sont, à leur dire, mobiles et fluentes : cités, constitutions, mœurs, religions et dieux même, naissent, meurent, se transforment au gré des opinions et des passions de l’homme. Il n’y a ni vérité, ni droit, ni justice en soi ; il n’y a pas de nature des choses, mais des croyances que le politique doit savoir manier et modeler à ses vues. Il lui faut, pour cela, non pas une méthode pédante pour la recherche exacte du vrai, ni d’autre part une simple série de recettes mécaniques pour l’art de bien dire, mais une culture générale tout orientée vers l’usage, un trésor de notions sur les hommes et les choses dans un esprit souple et bien exercé. » Auguste Diès, introduction à La République de Platon, Paris, Les Belles Lettres, 1932. (p.LVI/LVII) Mais hélas, poursuit Diès, les politiques ne sont pas équipés pour comprendre ce qu’il est important de comprendre. Ils se perdent en vains discours superficiels sans jamais parvenir à saisir la nature profonde des humains et de leurs besoins. La fameuse culture générale des dirigeants ne doit pas être confondue avec la philosophie, qui seule serait à même d’ouvrir les esprits, mais se résume, selon les mots de Platon, à de la philodoxie. Sommes-nous si loin du temps où Socrate fustigeait le présupposé savoir (Kierkegaard) qui entend régir la vie des humains à coups de décrets et de directives ? Le monde (nous serions informés s’il en était autrement), n’est pas gouverné par des philosophes mais par des bonimenteurs. Or, pour Socrate/Platon, la philosophie est la seule porte de salut. Nous pensons que la création artistique, lorsqu’elle n’est pas cantonnée dans des espaces fermés et dédiés, est une forme subtile de philosophie dans la mesure où l’art ne se perd pas en simulacres, mais tient toute sa légitimité de l’expérimentation.
Le projet que nous proposons n’a pas la prétention de résoudre du jour au lendemain tous les problèmes qui se posent à l’humanité, mais d’envisager les problématiques sous un angle nouveau (ou du moins un angle qui semble passer au second plan des discours officiels et spécialisés ; le rêve d’une planète respirable dans laquelle le réchauffement climatique aurait été résorbé et où chaque citoyen serait devenu éco-responsable n’est pas notre propos. Si nous avons quelque chose à proposer, il s’agira plutôt d’écologie urbaine et, plus largement, d’écologie humaine. Après tout, la racine du mot inventé par le biologiste allemand Ernst Haeckel n’est-elle pas oikos, qui signifie en grec maison ? La maison, le foyer, la cellule nucléique qui représente le premier stade d’une organisation sociale n’est pas sans rapport avec l’organisation de la cité, au sens où l’entendait les grecs. Comment faire en sorte que cette cité réponde aux besoins de tous, non pas dans un schéma monolithique (on ne peut pas transformer les lieux entre choses que ce qu’ils sont mais on peut porter sur eux un autre regard qui ne soit réducteur ni dans un sens ni dans un autre) mais dans un schéma égalitaire dans lequel les différences de chacun ne seraient pas vécues comme des menaces à la cohésion de l’ensemble ?
« La cité est un discours, et ce discours est véritablement un langage : la ville parle à ses habitants, nous parlons notre ville, la ville où nous nous trouvons, simplement en l’habitant, en la parcourant, en la regardant. Cependant, le problème est de faire surgir du stade purement métaphorique une expression comme « langage de la ville ». Il est très facile, métaphoriquement, de parler du langage de la ville comme on parle du langage du cinéma ou du langage des fleurs. Le vrai saut scientifique sera réalisé lorsqu’on pourra parler du langage de la ville sans métaphore. Et l’on peut dire que c’est exactement ce qui est arrivé à Freud lorsqu’il a parlé le premier du langage des rêves, en vidant cette expression de son sens métaphorique pour lui donner un sens réel. »[1]
La question soulevée par Barthes, lorsqu’il parle de parcourir la ville, est au cœur de nos préoccupations. Nous n’avons pas la même manière de parcours la ville parce que nos centres de gravité varient selon l’endroit où nous habitons. Nos habitudes de déplacement sont déterminées par trois facteurs : habitat, travail, loisir. Il est évident dès lors, que selon l’endroit où l’on habite, on ne vit pas la même ville ce qui signifie, d’une manière concrète, que l’on ne vit pas dans la même ville. Notre travail ne sera pas de nous substituer aux urbanistes qui, dans les données qu’ils compulsent et qui servent souvent de base à leurs études, font fit du caractère philosophique ou « sensible » qui influe dans la manière dont nous percevons les choses. Il ne s’agit pas uniquement d’opposer centre et périphérie, ancien et moderne ou, d’une manière plus prosaïque, riches et pauvres. « Des enquêtes conduites par des psychosociologues ont démontré que, par exemple deux quartiers se jouxtent si nous nous fions à la carte, c’est-à-dire au « réel », à l’objectivité, alors que, à partir du moment où ils reçoivent deux significations différentes, ils se scindent radicalement dans l’image de la ville : la signification est vécue en opposition complète aux données objectives. » 264/265 La distance symbolique (mais réelle, surtout à l’échelle d’une ville comme Arles) d’un kilomètre, nous permet de parcourir différents univers qui cohabitent sans jamais vraiment entrer en résonnance et de toucher du doigt ce que Barthes a nommé « données objectives », qui nous permettent d’échapper autant que faire se peut, à la signification dont ces univers sont vécus.
Les murs invisibles qui interdisent tout épanouissement harmonieux car ils apparaissent comme autant de frontières infranchissables qui « se scindent radicalement dans l’image de la ville » ne sont ni une fatalité, ni une donnée immuable. Ces murs dépendent souvent de notre perception et de la manière dont les pouvoirs publics les ont édifiés, soit par bêtise, soit par cynisme. Nous voulons sortir de la métaphore sociétale et urbanistique pour inscrire notre expérience dans le réel. Nous ne sommes pas des politiques mais nourrissons l’immodestie d’être, à notre manière, des philosophes. Les démonstrations savantes, les analyses fines menées par les sociologues, les psychologues, voire même les urbanistes se contentent de dresser des constats. Nous voulons, avec le projet Mon Super Kilomètre, sortir de la théorie pour nous confronter, avec toutes les inconnues que suppose cette démarche, au fait concret et, par cette posture, éprouver la cruelle dualité de l’esthétique dont parle Deleuze. Parce que créer, c’est mettre à jour l’irréductible dualité des choses, c’est exprimer la dualité de l’art lui-même : « L’esthétique souffre d’une dualité déchirante. Elle désigne d’une part la théorie de la sensibilité comme forme de l’expérience possible ; d’autre part la théorie de l’art comme réflexion de l’expérience réelle. Pour que les deux sens se rejoignent, il faut que les conditions de l’expérience en général deviennent elles-mêmes conditions de l’expérience réelle ; l’œuvre d’art, de son côté, apparaît alors comme expérimentation. »[2]
Mon Super Kilomètre entend tracer un fil rouge, un fil rouge qui contraindrait les extrêmes à trouver un point d’équilibre. En traçant une ligne qui partira du quartier de Grifeuille pour le relier au cœur du Arles historique, nous avons l’ambition d’abolir, l’espace d’un instant, ces fameuses frontières symboliques qui balkanisent les villes. Nous sommes à ce jour, incapables de prédire les résultats de notre action (c’est le propre de l’expérimentation), mais nous allons mettre en œuvre des mécanismes ouverts, fabriquer des outils dont il appartiendra à chacun de saisir. En émaillant le parcours de manifestations spontanées, de rencontres, de discussions, de mini-marchés, de performances, de prises de paroles, nous mettons en place une scène ouverte où tous les possibles sont invités à s’exprimer. Lorsque nous disons nous, il n’est pas question, bien entendu, de limiter cette communauté aux simples concepteurs du projet, mais de faire d’agréger toutes les énergies possibles, d’où qu’elles viennent, pour faire de ce moment un véritable espace de démocratie.
Simon Njami
[1] Barthes, L’aventure sémiologique, Paris, Seuil,
[2] Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1969